L’agrinumérique, le monde agricole à l’épreuve de la révolution numérique !


Dans le cadre de la semaine du salon Laval Virtual, et pour sa deuxième édition, l’antenne lavalloise de la faculté de droit du Mans organisait un colloque sur le thème de l’agrinumérique.

Il s’agissait d’évoquer la révolution numérique en cours dans le monde agricole, trop souvent présenté comme immuable et figé.

Toute la matinée les professionnels du monde numérique et du monde agricole ont présenté leur vision de l’agrinumérique. Les utilisateurs agricoles des nouvelles technologies ont fait part de leurs besoins mais aussi des limites du système par rapport à leurs attentes.

L’après-midi, les professionnels du droit prenaient la main. Il s’agissait pour eux de mettre à jour les enjeux, les difficultés et les bouleversements à la suite de l’irruption de nouveaux acteurs dans la filière agricole. Et surtout, il fallait évoquer les réponses juridiques possibles dans ce qui apparait comme un maquis inextricable de textes aux intérêts parfois contradictoires.

Retour sur cette journée d’information et de formation, fort riche en problématiques avec des interventions très denses qui s’acheva sur les propos de Christiane Lambert, Présidente de la FNSEA.

Par Marrie de Laval.

Episode#1

 

Avec le terme « agrinumérique », le défi est de montrer comment le monde numérique révolutionne celui de l’agriculture. La mécanisation des pratiques s’accommode du passage à l’informatique pour le pilotage des engins.

Pour Bertille Thareau, sociologue à l’école supérieure d’Agriculture d’Angers (ESA Connect) une seule question compte : pourquoi recourt-on au numérique ? Tout simplement le besoin ! Au-delà de la pénibilité, mettre un robot de traite n’a pas la même signification que d’aller au contact des bêtes en salle de traite.
Les animaux, faute d’être des personnes juridiques (ce qui supposerait un droit des animaux) ont droit à une certaine protection (avec le droit animalier) parce qu’il s’agit d’êtres vivants sensibles.
Selon cette sociologue, le passage au numérique relève de l’évolution normale des choses qu’il faut s’approprier pour mieux le maitriser. Le rejeter conduirait ses détracteurs à une réelle marginalisation, jusqu’à leur disparition. Parce qu’il y a notamment une chose importante que permettent ces nouvelles technologies : la traçabilité. Le consommateur, client-prescripteur, veut tout savoir du produit, du champ à l’assiette. A lui d’exiger les informations utiles pour rester maître de ses choix, éclairé par une information loyale.
Ces informations utiles résultent des données collectées sur le terrain.
Mais les difficultés apparaissent dès qu’il s’agit de collecter ces données issues des exploitations, pour les communiquer à des tiers qui les retraitent et revendent le fruit de leurs analyses à ceux-là même qui ont renseigné toutes ces informations disparates.
Un rapport de force s’opère donc entre les producteurs agricoles et les collecteurs des « big data » qui mercantilisent les analyses, les statistiques développées à partir d’informations dont la collecte est presque toujours non rétribuées.

L’enjeu est de trouver des solutions acceptables pour tous les acteurs d’un secteur. Cette intrusion du monde informatique et numérique, doté d’une culture et de pratiques très éloignées du monde rural, constitue une véritable révolution. L’arrivée de ces produits dématérialisés percute un monde réputé avoir les pieds sur terre. Il est facile, faute de formation des utilisateurs néophytes et d’encadrement des pratiques, d’observer un phénomène de rejet parfois violent.

D’où l’importance pour ce colloque de présenter et dire les enjeux de la transition numérique à travers les thèmes de production, exploitation et protection des données numériques agricoles. Il faut protéger les exploitations agricoles d’abus toujours possibles et tenir compte du droit foncier, de la propriété de la terre. D’autant plus qu’en révolutionnant les pratiques, la souveraineté alimentaire devient un enjeu encore plus urgent. Il ne faudrait pas que la « data » maîtrise semailles et moissons, élevages et pâturages.

Et c’est à ce moment-là du débat que les mots données, big bang numérique, plateforme, start-up agri Tech, marchés régulés, hébergeur souverain, piratage, gouvernance des données ont fusé. Il leur a été opposé les mots sécurité sanitaire et alimentaire, service public, traçabilité, RGPD, tiers de confiance

Bref, le vertige !

Un secteur secoué par une « révolution copernicienne »

Il faut bien admettre qu’avec tous ces bouleversements, s’expriment d’abord ceux qui ont l’impression de perdre leur situation. Et les difficultés économiques ambiantes renforcent le sentiment de dépossession. N’oublions pas non plus que, parce que la mondialisation rebat les cartes du secteur, certains se lancent dans l’informatisation, comme une solution magique. Il ne s’agit pourtant que d’un moyen technique, parfois un miroir aux alouettes, avec des Hommes en bout de ligne.
Certains, même, formulent des promesses auprès du monde agricole pour le rendre plus compétitif et intégré dans le circuit agro-industriel, jusque dans le monde de l’élevage équin, pourtant atypique dans le secteur agricole.

Jean-Marie Séronie, agro-économiste membre de l’académie d’agriculture de France  attire ainsi notre attention sur les limites de l’exercice. Tous ces pilotages à distances ou programmés pourraient aboutir à un technicisme outrancier qui se retournerait contre son utilisateur. Il établit d’ailleurs un parallèle avec le personnage de  Charlot dans le film « Les temps modernes ».
Selon lui, il est actuellement impossible de mesurer l’impact du numérique sur le monde agricole.
Tout l’enjeu est de bien répondre à un besoin mal satisfait dans la vie quotidienne. D’où l’apparition de produits tels que « farm leap » de agrieconomie.com, de « 365FarmNet » pour domotiser (usage domotique) son exploitation à la souris ou au doigt sur l’écran de la tablette ou du téléphone, comme un jeu vidéo de type « tycoon ».

De fait, les tâches ingrates sont déléguées aux machines et autres applications. L’enchantement promis risque pourtant de renforcer les cadences de production puisque l’humain n’est plus sensé être à la tâche et que la machine ne se fatigue pas.
Pour autant, décharger la charge physique augmente la charge mentale avec une obligation d’anticipation plus importante. L’exploitant doit exploiter l’apport de la technologie et pouvoir se concentrer sur l’analyse des données récoltées sur l’exploitation ou démarcher les clients pour que ses produits trouvent leur marché. Sinon, passer au numérique reviendrait à changer la nature de la routine mais pas ses effet néfastes, transformant le producteur en « presse-bouton », incapable hors connexion, réseau, électrification, de comprendre ce qui dysfonctionne sur son lieu de travail.

Pour Bathilde Diligeon, représentante d’Hippolia, pôle de compétitivité Horse’N Tech près de Caen, il faut bien reconnaitre que la filière équine, pour le secteur des courses, ne connaît pas le même taux de pénétration de l’informatisation. A la décharge du monde hippique, la relation au cheval est bien différente de celle des autres élevages. Alors qu’on parle du troupeau en général, les chevaux  sont individualisés. Matériels et applications s’attachent à l’amélioration d’un individu plutôt que d’un cheptel. Tout y est plus couteux quand tout tourne à l’unité sans possible mutualisation. De même, il est désormais acquis qu’un élevage doit aussi être un centre de reprise pour le loisir, pour ne pas péricliter. L’internet, les réseaux sociaux offrent une notoriété, des inscriptions en ligne, du coaching de cavalier, des vidéos en caméra embarquée lors de concours. Au quotidien, la domotique est là pour les abreuvoirs, la recharge en granulés pour la nourriture des chevaux, les selles de travail, les caméras de surveillance extérieure mais aussi dans les box de bêtes malades etc,  sans oublier la mutualisation via des plateformes collaboratives de prêt ou de location de matériels tels que les camions de transports.

Bref, même ce monde bouge.

Pour autant, s’il est facile de s’équiper en robot de traite, consulter un site pour connaitre au plus près la météo, acheter en ligne des produits ou tirer un labour au cordeau avec un GPS tout se complique lorsqu’il s’agit de renseigner des informations sur une plateforme étrangère à l’exploitation. Indépendamment de la sécurisation des données et leur confidentialité, encore et surtout faut-il, aux yeux de l’agriculteur que tout ce qui est consigné soit consultable dans son ensemble afin d’avoir une bonne vue d’ensemble. Et c’est là que tout se complique pour Damien Pervis, en bute à la marchandisation de solutions d’interprétation de données issues de son exploitation. C’est qu’une plateforme qui collecte l’information la combine avec d’autres, tire des statistiques, des prévisions, dresse un état et des recommandations et réclame contre ce service d’analyse une rétribution.

Nous touchons-là aux limites de la rencontre de ces deux mondes aux antipodes l’un de l’autre.

Et c’est là que Théo-Paul Haezebrouck, ingénieur agricole de formation évoque avec gourmandise « API-AGRO » et le monde merveilleux de la donnée agricole.
Avec des phrases saturées d’anglicisme, il veut convaincre que les plateformes d’échange de données ainsi que les start-up du secteur agritech tiendront toutes leurs promesses.
Après la collecte, il explique la mise en forme et la catégorisation des données. Ainsi, les « data » sont alternativement ou cumulativement générales (comme un catalogue), relatives (c’est-à-dire attachée à une personne), statiques (servant de référence comme une typologie), évolutives (météo), historiques (une période de temps), services (aide à la décision), algorithmes (un instantané avec une info entrée qui donne un résultat spécifique).
Devant nous se révèle un nouvel écosystème qui se nourrit de ces données jusqu’à phagocyter et remodeler chacun des secteurs économiques qu’il investit.
Tout cela se retrouve, en collecte ou en restitution sur des plateformes qui servent alors de nouvelle place plus ou moins publique, plus ou moins payante, comme un nouveau marché ou forum où se croisent des professionnels de toutes sortes en plus de ceux du secteur d’origine.

La dématérialisation fonctionne à plein régime, avec ses règles et ses contraintes. Pour les gens de la terre, autant parler d’un autre monde.

L’exemple de API-AGRO est particulièrement frappant. Déjà dans son nom : API signifie « interface de programmation applicative » (soit en anglais « application programming interface »). Cela se traduit en des sortes d’interfaces logicielles permettant à des éléments étrangers de fonctionner ensembles sans qu’il soit nécessaire de créer une nouvelle structure. A titre d’exemple, un dictionnaire tout-en-un, électronique et  réversible, permet à deux personnes étrangères de se comprendre. Il leur est inutile d’apprendre la langue de l’autre.
En élaborant un catalogue de produits et services à une multitude de filières, il devient impératif de définir la donnée : fonctionnelle, il s’agit d’un bien ou d’un droit, technique, nous nous retrouvons devant une interface communicante, commerciale, que seul son propriétaire peut vendre, juridique, les modalités de son échange, de sa circulation varient (vente, simple usage limité, cachée etc).

Par ailleurs, ce que n’évoque malheureusement pas Théo-Paul Haezebrouck, c’est l’impact de la révolution numérique en termes d’emplois. Pour les exploitants agricoles interrogés, comme Damien Pervis, l’emploi perdu en salle de traite par la mécanisation se reconverti dans le pilotage de la machinerie et son entretien, Jean-Marie Séronie, lui, affirme que la révolution numérique est bien plus destructrice d’emplois que les autres révolutions technologiques connues à ce jour.

Entre foire d’empoigne, confiance et captation

De l’avis de tous les intervenants, l’agrinumérique mène le secteur agricole vers un monde nouveau ; mais lequel ?!

Une des difficultés que soulève le passage au numérique est l’individualisation de la donnée et sa gouvernance. Le monde agricole est éclaté dans ses territoires, ses spécialités, dans ses formes juridiques d’exploitation (beaucoup d’EARL unipersonnelle) malgré l’existence des syndicats et des coopératives. Comment fédérer tout ce petit monde dans l’intérêt de tous ?

La plateforme API-AGRO devient pour le coup un lieu incontournable, obligée de recueillir le consentement de chacun des dépositaires de données pour qu’en les réunissant et en les retraitant, elles demeurent accessibles à tous.
Et pour anticiper tout acte de piratage des données, API-AGRO est hébergé en France. Ainsi, en termes de défense des droits de la propriété intellectuelle, en droit informatique etc. tout est sous législation française, connue et protectrice avec les moyens d’enquête et de répression sous un même pavillon.
La plateforme, système et lieu dématérialisés, se veut alors tiers de confiance, faute d’institutionnalisation sous la houlette d’un service public. Car la confiance est tout ce sur quoi repose le marché.

Philippe Royer président de Seenergi se veut, lui, au service des agriculteurs tout en constituant une entreprise dans laquelle n’apparaissent pas d’agriculteur à proprement parlé mais des groupements de professionnels prodiguant  des conseils en tous genres.
Seenergi ambitionne d’être une plateforme « tiers de confiance » sur laquelle l’exploitant reste maître de ses données, analysées à son bénéfice par les groupements pour améliorer la rentabilité de l’exploitation, des vétérinaires, etc.
A titre d’exemple, il est proposé de connaitre le cheptel qui a fourni le lait contenu dans une brique achetée dans un magasin … extraordinaire mais aussi redoutablement efficace et sujet à inquiétude !

Un intervenant du public fabriquant de matériel agricole rapporte qu’aux USA il existe déjà des scandales relatifs à la collecte de données sur des engins agricoles à l’insu de leurs propriétaires. Il présente un cas de contrôle des douanes chez un fabricant qui conservait les données de consommation individualisée des engins. Il évoque aussi le cas d’équipementiers qui empêchent ses clients de procéder à des réglages personnalisés sur leurs machines et un autre qui capte des informations relatives à l’utilisation de machines pour la récolte ce qui peut donner de très bonnes indications sur la rentabilité de la parcelle …

En écho, voici une parfaite illustration de la situation avec le cas de Sylvain Epinard, agriculteur, pratiquant la polyculture pour ses vaches laitières, sur l’exploitation familiale.
Il travaille administrativement de façon dématérialisée, est équipée d’un téléphone « intelligent» mais ne travaille pas avec un GPS.
Il se sent dépossédé de ses propres données dont il n’est pas reconnu propriétaire et qui ne sont pas conservées sur l’exploitation. Il est tenu de saisir régulièrement des données et procéder à des remontées de terrain auprès d’organismes publics au nom de l’information sanitaire. Or, ces organismes-là commercialisent auprès des agriculteurs, lui-même inclu, lesdites données retraitées.

Concernant les obligations de renseigner des administrations, Timothée Audouin, président du syndicat des vétérinaires de la Mayenne, explique que la profession se trouve dépossédée de ses compétences reconnues d’Etat, par des services en ligne ne maîtrisant que la donnée mais pas grand-chose sur la  biologie animale. A l’inverse, assermenté, conventionné, tenu par le secret médical, diplômé, le vétérinaire est l’expert de l’analyse des informations à la différence du collecteur de données qui propose des outils, parfois pas toujours pertinents. Le prix pour accéder à une information parfois sujette à caution est également sélectif pour les agriculteurs.
Cette situation s’explique d’abord par l’absence de Haute Autorité en santé animale, à la différence de la santé humaine. Elle est également sujette à caution avec la collecte gratuite des informations par les exploitants. Or le stockage est extérieur à l’exploitation, temporairement accessible pour le professionnel, et l’historique est trop souvent payant pour l’exploitant lui-même ou son conseil (cad le vétérinaire) sous prétexte de valorisation de la donnée.

De sorte que la responsabilité de ces nouveaux acteurs dans la filière pose un risque sanitaire et financier dans le cas de restitution ou analyse de données non certifiées. Et ce n’est pas rien puisqu’il y va de la santé des animaux mais aussi des Hommes, par contagion, sans vouloir faire un mauvais jeu de mot.

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A propos Marrie de Laval

Liberté - Egalité - Fraternité ... Dépitée !
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